Toutes Rubriques Tendances Marketing Attitudes Butinages Imaginaires













Gottfrid Svartholm, 22 ans,
et Fredrik Neij, 28 ans,
animateurs du site suédois
"The Pirate Bay"
veulent racheter Sealand.
  BuySealand.com

18 janvier 2007 Butinages

[Infos]

Le site suédois ThePirateBay.org, fondé en 2004 et champion mondial du tracking BitTorrent (2 millions de visites quotidiennes), voudrait racheter l'île artificielle de Sealand, mise en vente pour la modique somme de 2 milliards de dollars, afin d'y pratiquer en paix l'échange de fichier P2P hors de toute législation sur le copyright.
Il s'en explique sur le site dédié BuySealand.com.


1. Sealand
Cette ancienne plateforme off-shore britannique de 550 mètres carré, construite par la Royal Navy lors de la seconde Guerre mondiale (sous le nom de Fort Roughs), fut occupée en 1967 par un ancien major de l'armée, Paddy Roy Bates, alors qu'elle était encore dans les eaux internationales (son statut actuel, depuis l'extension à 12 miles des eaux territoriales en 1987, n'est pas vraiment clair).


Bates la déclare Etat indépendant en 1975, y installe sa famille et se déclare monarque de cette principauté de pacotille, qui, bien qu'elle ne soit évidemment reconnue par aucun des pays membres des Nations Unies, intéresse tout aussi évidemment tout ce qu'il y a de douteux dans les milieux des trafics internationaux.
En juin 2000, Michael Bates, fils de son père et marin-pêcheur de son état, est déclaré prince héritier.
Il signe un accord avec la société US HavenCo Ltd, qui installe à Sealand, contre finances, une batterie de serveurs en forme de paradis Internet offshore. Le plate-forme dispose de ce fait d'une solide infrastructure réseau de très haut débit..
En juin 2006, Sealand est ravagée par un incendie, qui ruine quelque peu le moral de ses habitants. Début janvier 2007, la "Principauté" est officiellement en vente.

2. The Pirate Bay
Ce groupe s'inscrit dans le très puissant mouvement suédois de lutte pour le partage de fichiers sans contraintes légales. Les fondus de P2P y ont même créé un parti politique, le Piratpartiet, qui certes s'est planté aux élections de septembre 2006 (voir "Le Parti Pirate mis en échec" sur Ratiatum), mais n'en est pas moins le troisième parti du pays en nombre de militants, et garde bon espoir d'infléchir à terme le cours de la politique suédoise (voir "Voters Keelhaul Pirate Party" sur Wired).
Aussi étrange que sa volonté de s'établir hors de toute législation nationale puisse paraître, The Pirate Bay a cependant pour lui quelques arguments très tangibles.
Ainsi la 31 mai 2006 les autorités suédoises ont-elles saisi ses serveurs, et par là fermé plus de 200 sites légitimes qui y étaient hébergés. Bien évidemment The Pirate Bay s'est aussitôt redéployé aux Pays-Bas, avant de se réinstaller tranquillement en Suède.
L'affaire a toutefois fait grand bruit car il a été prouvé que la justice suédoise avait agi sous les ordres du ministre de la Justice (ce qui illégal, la constitution suédoise interdisant au gouvernement de telles ingérences directes dans une affaire privée).
Or il a été par la suite démontré que le gouvernement suédois avait ainsi délibérément violé la loi sous pression des autorités américaines, qui menaçaient la Suéde de sanctions commerciales. Le secrétaire d'Etat Dan Eliasson a reconnu à télévision suédoise avoir eu connaissance de cette menace, laquelle avait été orchestrée aux US par la MPAA, qui au reste ne s'en est pas caché ("The operators of the Pirate Bay are criminals who profit handsomely by facilitating the distribution of millions of copyrighted creative works protected under the law" avait déclaré John Malcolm, son vice-président).

On voit donc comment la puissance des lobbies US des ayants droit peut avoir des conséquences diplomatiques tangibles, et amener certains pays à violer délibérément leur propre législation.
Il y a là une incitation réelle à vouloir sortir des règles d'un droit international soumis à l'influence apparemment sans limite d'intérêts privés.


[Commentaires]

Au delà des péripéties diplomatiques et judiciaires, au delà même de l'imbroglio pacotillo-mafieux qu'a toujours été Sealand, la tentative des jeunes suédois de Pirate Bay de s'exterritorialiser procède à la fois d'un vieux mouvement historique, et d'une spécificité du Net où se jouent quelques contradictions.


1. La notion de piraterie sur le Net est profondément sujette à caution.
Elle résulte du filage d'une métaphore aquatique assez mal venue (hypernavigation, internautes, etc...) qui, présente dès les débuts du web, exprime le besoin d'assimiler le cyberespace à un territoire réel. La mer,d'une topologie diffuse, vide et liante à la fois, fait assez bien l'affaire.
En propre la so-called piraterie est plutôt une invention des ennemis du Net.
Elle criminalise un comportement on ne plus naturel sur le réseau : échanger librement du contenu de poste à poste.
Il est assez cocasse que les défenseurs, à bon droit, de ces pratiques finissent par endosser l'étiquette infamante qu'on veut leur coller pour les déprécier.
Le terme piraterie peut en même temps faire état d'une sorte de revalidation historique.
Les sea-rovers et autres corsaires du 18ème siècle étaient ainsi constitués en réseaux d'information informels mais très efficaces, dont les noeuds réels, en forme d'intentional communities, étaient abrités par de petites îles caraïbes à l'abri de toute législation.

2. Le prix très élevé de Sealand la rend en pratique hors de portée des doux allumés de Pirate Bay (qui n'ont recueilli à ce jour que... 50 000 dollars).
Mais ceux-là déclarent avoir un plan B : "If we do not get enough money required to buy the micronation of Sealand, we will try to buy another small island somwhere and claim it as our own country (prices start from USD 50 000)", de préférence dans un territoire des Caraïbes dépendant d'un Etat peu regardant sur la question de la propriété intellectuelle.
La ressemblance avec les vrais pirates d'autrefois est assez saisissante.
Il y a aussi des précédents plus récents. Ainsi, sur le marché US, ces casinos en ligne offshores installés aux Antilles, aujourd'hui pourchassés par la justice américaine.
La grosse différence avec ces marchands de soupe c'est que les motivations des Pirate Bay boys et consors sont profondément politiques.
Et un plus que cela : elles sont utopiques, au sens de l'Utopia de Thomas More, au 16ème siècle, qui est en fait une a-topie, un lieu qui ne se trouve nulle part et où fleurit la société idéale, au sens de la République de Platon.
Les projets du style Pirates of Sealand procèdent donc d'une tentative de reterritorialisation de l'a-territorial, qu'on pourrait juger à bon droit absurde (on a connu au cours des années 90 des choses équivalentes, comme les TAZ, ou Temporary Autonomous Zone – voir ce qu'en dit Wikipédia).
Au final, le paradoxe est bien celui des relations curieuses qu'entretiennent aujourd'hui le virtuel et le réel:
- La vraie volonté politique est dans le virtuel (expression juste de la liberté d'informer et d'échanger, revendication particpative et refondation des paradigmes sociétaux).
Ces vrais enjeux politiques réalisent le virtuel.
- Pendant que le réel réel, entièrement aux mains des marchands qui soudoient le politique, est par ce fait même en voie de déréalisation avancée.

Tout se joue, et surtout se jouera, à cette marge d'inversion.

- BuySealand
- The Pirate Bay
- Piratbyrån
- Sealand (Wikipedia)
- Principauté de Sealand
- HavenCo Ltd.

[ URL de cette note = http://www.demaindemain.com/itemhtml/3378265446.html ]